dilluns, 8 de febrer de 2021

Étymologie du mot pyrénéen neste : lat. nasturcĭum - > gasc. *nestós - > nèsta.

Neste ( gasc. nèsta, aussi graphié nèste, nèsto). L'étymologie du mot  n'a jamais été expliquée jusqu'à présent et l'absence d'étimon reconnu a conduit à supposer que le mot provenait d'une ancienne langue pyrénéenne, celtique selon les uns, préceltique selon les autres, bref, quasiment préhistorique. Or, il n'en est rien.  L'étymon est bien latin, c'est le mot nasturtĭum (var. nasturcĭum) qui désigne le cresson d'eau, encore connu comme cresson médicinal, cresson de fontaine et cresson de ruisseau. Le mot en est venu à signifier le lieu où pousse le cresson d'eau (cf. le toponyme Nistos - Nistòs, de nasturcĭum) puis une forme spécifique "nèsta" a été reconstruite par fausse désaffixation, comme on va le voir, pour signifier "torrent, rivière" de manière générique. 

En gascon ancien, le "a" en position prétonique était vraisemblablement prononcé  /ǝ/, ce phonème ayant évolué pour aboutir soit à /a/ soit à /e/ en gascon contemporain. Par exemple: lat. sacratu > gasc.  segrat; lat. sacramentu- > gasc. anc. segrament ou segrement (on trouve les deux dans la scripta ancienne, cf. le glossaire de Luchaire; segrament a survécu avec le sens spécialisé de serment, cf. segramén dans Palay );  lat. ratio > rason ou reson, lat. satio > sason ou seson, etc. Même le mot emprunté au  français "chagrin" a pris la forme "shegrin" en gascon, preuve que la prononciation /ǝ/ du "a" prétonique gascon a du perdurer jusqu'à relativement récemment.  Ici, le "è" de notre mot "nèsta" vient de ce qu'il dérive d'un mot où le "a" étymologique était en position prétonique. Le mot latin nasturcĭum a du donner de manière très régulière le mot /*nǝs'tos/ en gascon ancien, avec o prononcé /o/. Ce phonème ancien /o/, conservé en catalan, est quasiment éteint en gascon , où il a été remplacé généralement par /u/. (N.B. Quasiment ne veut pas dire totalement, on l'entend encore avec les trois /o/ du mot tolonjon qui signifie imbécile en gascon "toy' ; ce mot est la forme espagnole de Toulonjon qui est un toponyme franc-comtois, arrivé en Espagne avec le duc Antoine de Gramont conte de Toulonjon, en espagnol connu comme  "el conde de Tolonjón",  parent et représentant de Louis XIV. La forme du toponyme en espagnol ancien s'est lexicalisé en gascon toy  cf. Massoure DicGasc. On note aussi que les locucions "per l'amor de Diu" et "pr'amor de Diu" sont graphiées "per l'amo de Diou" e "pramo de Diou" par Arnaudin, preuve que l'ancienne prononciation /o/ a perduré jusqu'à la fin du 19ème siècle en gascon du Born. La conservation de ce vocalisme ancien /o/  explique pourquoi le mot béarnais "amor"  /a'mu/, dans la locution "pr'amor" (parce que, à cause de), n'ait pas été reconnu en gascon landais qui a (mal) corrigé la locution en "pr'amoun". Cette expression landaise pr'amoun date aussi de la fin du 19ème siècle selon Millardet) 
Ce mot  ( /*nǝs'tos/), de nasturcĭum, est probablement à l'origine du toponyme Nistòs, ici, avec ouverture du o /ɔ/ comme résultat d'évolution, un phénomène peu fréquent mais bien connu par ailleurs en gascon. On le retrouve, par exemple, avec le toponyme "Medòc", du lat. mĕdŭlĭcus ou avec l'adjectif "mòth", écrit chez Palay mot, motch; variante de "moth" soit "mout", "moutch" etc chez Palay, du lat. "mollis", en fr. "mou".  L'évolution du "a" atone /ǝ/ en /i/ est connue en gascon par ailleurs, cf. par exemple, lat. laxare >  gasc. lishar (variante de lèishar, laishar) et l'expression landaise /a su:'cazi/ (< a soa casa).

Ce mot /*nǝs'tos/, originellement lexical (cresson d'eau),  a été pris pour une forme affixée qui a conduit, par changement d'affixe, au mot /*nǝs'toŋ/  (idem), forme qui a du se substituer à la première dans le lexique, laissant l'originelle seulement pour le toponyme dont la relation sémantique avec le cresson d'eau a fini par se perdre faute de concordance lexicale. Le mot /*nǝs'toŋ/ a évolué phonétiquement en /nas'tuŋ/ (naston en graphie alibertine, cf. "nastoun" dans Palay, qui signifie cresson d'eau), conformément à l'évolution historique normale du gascon. La restitution du /a/ de la première syllabe de "naston" a du se faire en rapport avec son synonyme "nastòrt" ( nastòr dans Palay, < "nas-tòrt", lit. nez-tordu ) équivalent sémantique roman du latin "nasturcĭum" var. "nasturtĭum" qui fait allusion à la saveur aigre et piquante de la plante, supposée faire grimacer.  

En revanche, du mot /*nǝs'tos/, le toponyme, a été derivé le mot  "nèsta" (nèsto, nèste) par fausse désaffixation. Le mot nestós a pu être compris comme voulant dire "riche en nestes", "lieu de nestes", "nesteux"  et ce nouveau mot "nèsta", "neste" déduit de "nestós" s'est vu attribuer la signification de  "cours d'eau, rivière" , acceptation qui a été généralisée en toponymie régionale si non dans le lexique. Le toponyme /*nǝs'tos/ a lui-même évolué en Nistòs (nis'tɔs), ce qui a accentué la dérive par rapport aux mots lexicaux "naston", "nastòrt", coupant toute relation sémantique évidente avec le cresson de ruisseau.


Cette dérive sémantique que je perçois peut sembler complexe  (cresson d'eau -> lieu où pousse le cresson- > rivière). Toutefois, elle n'est pas exceptionnelle,  on en a un autre bel exemple en gascon,  toujours avec le cresson d'eau, mais, cette fois-ci, à partir du mot gaulois correspondant. Le mot protoceltique pour "cresson d'eau" était "berura". En gallo-latin sinon en gaulois, la forme du mot était devenue "berula" (X. Delamarre, Dic. Gaul.). De ce mot celtique ou gallo-latin dérivent le mot gascon landais "bèrla" (ou "bèrle", selon le système graphique); l' occitan  "berla" ou "berlo" (selon le système graphique); le français berle; les mots basque, castillan, aragonais et galicien "berro" ainsi que l'asturien "berru". (N.B. Le changement de genre qui caractérise le mot dans les langues péninsulaires et l'absence du même mot en portugais, alors qu'il est bien présent en galicien, pointent vers un prêt du gascon noir en espagnol qui l'aurait à son tour passé à d'autres langues péninsulaires, plutôt qu'un emprunt direct au celtique. Le mot "berura" ou "berula" était bien féminin en (proto) celtique comme en latin, contrairement à ce que suppose le DRAE. On ne voit pas pourquoi ou comment berura (s.f.)  ou berula (s.f.) aurait pu dériver en berro (s.m.) dans ces langues. En revanche, on imagine bien que le gascon sud-maritime  le bèrlə (s.f.) ait pu donner el berro (s.m.) en espagnol comme "le marràishə (s.f.)" en gascon a effectivement donné "el marraxo, marrajo (s.m.)" en espagnol, de même le gascon "le tornadə"  (s.f.) est passé à l'espagnol et le français sous les formes respectives de "el tornado" (s.m.) et de "la tornade (s.f.).  C'est bien le gascon qui a transmis ses mots, n'en déplaise aux linguistes dont les explications étymologiques compliquées que l'on trouve dans les bons ouvrages ignorent - ou font fi de- l'existence respective de ces mots en gascon).  En tout cas, dans presque toutes ces langues, ces mots "berro", "berle" etc désignent soit le cresson d'eau (Nasturtium officinale) soit la berle (Berula erecta) (une autre plante semi-aquatique assimilée erronément  à un "cresson sauvage"); en fait, on retrouve cette signification dans toutes ces langues... à l'exception du gascon. Spécifiquement en gascon, ce mot  "bèrla" ne désigne pas (ou plutôt ne désigne plus) le cresson d'eau ni la berle mais, de manière générique, une prairie marécageuse (en gascon landais et médoquin selon Palay). La Berle, c'est aussi le nom d'une petite rivière girondine qui se jette dans le golfe de Gascogne. 

Donc, en gascon occidental et septentrional, le mot dérivé de "*berula" (cresson d'eau) a fini comme hydronyme générique en plus d'être le nom spécifique d'un cours d'eau et la relation sémantique avec le cresson d'eau a été oubliée. De la même façon, nasturcĭuml'équivalent latin du mot berulaa été à l'origine de notre mot nesta "rivière" en gascon des Pyrénées centrales, via le procédé de (fausse) désaffixation de *nestós comme je l'ai expliqué plus haut, et la relation du mot "nesta" avec le cresson d'eau a été, là aussi, totalement oubliée. 

Dans le post précédent (voir ), je montrais qu'on pouvait faire remonter le mot "gave" au mot latin "canale" via la forme gasconne méridionale "gau" (< lat. canale) et une reconstruction  gasconne gau (s.f.)-  > gavet (s.m.,  dérivé de "gau" par affixation non étymologique mais prévisible en gascon, le dérivé étymologique étant "galet" < lat. "canalettu-"). De "gavet" (s.m.)  a été reconstruit par une fausse désaffixation le mot "gave" (s.m.) qui a reçu le sens générique de "rivière". Pour "nèsta" (=  nèste, nèsto), le schéma est finalement assez similaire:  le mot latin "nasturciu-" (cresson d'eau) a donné un mot gascon (*nestós) qui a été assimilé à une forme affixée dont a été tiré le mot "nèsta" qui a pris le sens générique de "rivière".   Autrement dit, la formation de ces mots est bien gasconne et n'a strictement rien de préhistorique. On peut expliquer l'étymologie de ces deux mots par le latin  (respectivement canale et nasturcĭum) combiné au gascon responsable de la formation de ces mots qui ont en commun un processus de désaffixation étymologiquement illégitime, quoique parfaitement prévisible. L'ensemble de ces deux points nous indique que ces mots sont relativement "récents", ils doivent dater du haut Moyen-Âge ou début du Moyen-âge moyen. 


Il faut arrêter de considérer que les mots gascons remontent forcément à une linguistique préhistorique sous prétexte qu'ils sont pyrénéens et qu'on a un peu de mal à les expliquer par la romanistique non gasconne.  Le gascon est une langue romane et la formation de ses mots s'explique avant tout par le gascon qui suit, on l'oublie un peu trop souvent,  des règles qui lui sont propres. 








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