divendres, 1 de febrer de 2019

A propos du mot gascon "gahús": étymologie et parentés (texte en français).

Le gascon a plusieurs mots pour dire "hibou", l'un des plus populaires est "gahús". On le retrouve en catalan sous la forme "gaús" et en languedocien pyrénéen sous la forme "gabús". La comparaison de toutes ces formes entre elles nous suggère que l' h interne du mot "gahus" n'est pas étymologique, c'est une consonne de soutien (en gascon, "h d'aconòrt") pour garder le mot sous forme bisyllabique. De fait, dans les textes en ancien gascon, le mot a la forme "gaus", il n'y a pas de trace d'h (cf. dic. Raymond-Lespy). Gahús est une variante de gaús, comme sahuc, flahuta et atahut sont des variantes respectivement de saüc, flaüta et ataüt.


 De la même façon que le mot gascon gavèca (chouette) nous renvoie au mot occitan (et aussi gascon) cavèca (id.), il est permis de penser que le mot "ga(h)ús" est une variante gasconne du mot 'caús" qui signifie hibou en occitan (également en gascon: caús, cauús, caiús cf. Palay et Ausèths, F. Beigbeder). Aussi cauuch (cauuth) en gascon de Bordeaux, cf. G. Balloux et F. Beigbeder). En fait le mot gascon existe sous deux formes accentuées différemment: ga(h)ús et guè(h)us. En occitan aussi on retrouve ces deux modes d'accentuation sous les formes "caús" et "còis" (prob. pour càis).

Les mots français chouette et chevèche et le mot occitan cavèca nous pointent tous vers un mot-etimon *kàua dont kàuus pourrait être la fòrme masculine ou masculinisée et les mots *kauetta (fr. chouette)  et *kauekka (qui a donné en roman: cavèca, gavèca, chevèche, chavèca etc , et, indirectement en aragonais: babieca; en gasc. shibèca, en cat. xibeca etc) sont des dérivés par affixation. Ce mot *kàua est homonyme et cognat d'un mot francique kàua  qui designait un autre oiseau criard, la corneille ou le choucas. En fr. régional chauve (de *kawa) peut désigner le choucas, en néerlandais "kauw"  signifie choucas, de même le mot gascon cava, de même étymologie. Le gascon a aussi toute une série de mots adaptés de la langue d'oil  pour désigner le choucas des tours (Corvus monedula)- espèce ne nichant pas dans le trangle aquitain: chauga, chaude etc - du mot d'oil chauwe, chauve. De même, le castillan utilise le mot chova qui vient de notre mot de l'ancien français choue pour désigner le chocard à bec jaune (Pyrrhocorax graculus), espèce montagnarde strictement cantabropyrenéenne en Espagne, de la Galice à la Catalogne. Mais, dans notre cas, le mot désigne bien un rapace nocturne, comme en allemand, d'ailleurs, puisque Kauz signifie hibou en allemand (synonyme de Eule). La conservation de l'état bisillabique de cauus, tout-à-fait anormale, je l'explique par la valeur onomatopéique du mot dans cet état, qui évoque un cri de rapace.

D'où peut venir ce mot càuus?  Alan Ward dans "A checklist of Proto-celtic Lexical Items" y fait figurer *kawa (adresse kawã = "owl", c'est-à-dire n'importe quel rapace nocture de la famille des strygidés- chouette ou hibou)  en même temps que kawannos ou cauannos qui en dériverait. En fait, Ward se base sur le mot de l'ancien français "choue" (dont chouette est une forme diminutive) pour en déduire l'étimon *kawa.  Nous savons effectivement qu'en ancien français, choe (var. choue, chue, cauwe, chauwe  etc ) pouvait signifier indifféremment  chouette et choucas (cf. le dic. Godefroy d'ancien français) et l'on suppose (peut-être à tort) que la signification de choucas ou corneille, corvidé en tout cas, nous vient du francique.  Nous savons (par des écrits latins) qu'en gaulois, le hibou se disait cauànnos (mot latinisé en cauànnus) (cf. par exemple, X. Delamarre Dic. Langue Gauloise, adresse cauannos, voir aussi les dictionnaires de protoceltique). Par analogie avec kauekka, kauetta, de *kaua (fr. choue, chauwe, chauve), ce mot cauànnos pourrait représenter un derivé affixé de kàuos (peut-être une forme dérivée de *kawamos, le criardissime? cf. andecaui; ou un dérivé verbal: le criant, celui qui crie?). Nous pouvons, avec des arguments solides, postuler qu'un mot *kauos  existait bien en celtique ancien. On le trouve en effet dans la composition de toponymes gaulois et, toujours en composition, dans les noms de plusieurs nations gauloises (cf X. Delamarre, DicGaul. adresse cauo-? p. 111.).  Je citerai, par exemple la nation des "Andecaui", (ande - caui) qui ont donné leur nom à l'Anjou et à la ville d'Angers, on a aussi les "Bursocaui", etc. C'était aussi un nom de personne en Gaule, romanisé en Cauus (fem. Cauua, var. Caius, Caia v. Delamarre). La seule chose qui est hypothètique, c'est la signification de ce mot kawos en gaulois. Je suppose, sans preuve, qu'il signifiait "hurleur", criard et s'appliquait pour désigner des oiseaux bruyants et inquiétants comme le hibou voire aussi la corneille et que c'est ce mot celtique qui est à l'origine de notre mot occitan cauús et de l'allemand Kauz. Ande- est une particule augmentative en gaulois, correspondant à notre très, fort.  Andecaui pourrait signifier les très criards, les très hurleurs ( plutôt que les très creux, d'un autre mot kawos, cognat deu latin cavus, gascon cau; les "très-creux", ce n'est pas franchement valorisant pour des guerriers gaulois.) A la base on aurait la racine indoeuropéenne kaw qui évoque un cri strident (plutôt d'animal, oiseau, chien), kawos serait au sens premier "criard",ou "hurleur" "celui qui crie" voir, à ce propos, le dic. de la langue gauloise de X. Delamarre, et aurait servi  à désigner de manière générique des oiseaux au cri inquiétant ou désagréable du type rapace nocturne voire aussi des corvidés.  Toutefois, dans les langues britonniques modernes (P-celtiques), seul "kauannos" a laissé des descendants pour dire "hibou", pas kauos ni kaua, et c'est bien là le problème. En revanche kawa, ou plutot son dérivé péjoratif kawèkka, a laissé des descendants en gaélique (Q-celtique). En irlandais et en gaélique écossais, on trouve les mots cognats caóg et cathaig pour dire chouette (cf. le lexique de proto-celtique d'A. Ward) , ils pourraient être considérés  comme cognats  de "kauèkka (soit en gasc. cavèca / gavèca, fr. chevêche, euskara "kaheka"). On trouve aussi en gallois (P-celtique) un mot apparenté à notre cauèca sous la forme cawci, mais il ne désigne pas le hibou, il désigne un corvidé, le choucas des tours (Corvus graculus), comme kaw en néerlandais, cava et les équivallents dérivés d'oil (ex. chauga de "chauue" etc. ) en gascon. Ce fait pause question sur l'apport sémantique allegué du francique, pourtant généralement admis. Il n'est pas impossible que la double signification hibou- corvidé de "choe, choue" ait été déjà présente avec le mot *kaua (lit. criarde) en celtique. En gallois,  cwan (de kauannos) signifie chouette, en breton kaouenn var. kaouann (id.) désigne un rapace nocturne, hibou ou chouette, de même cowann en cornique. Toutefois, kaouenn peut aussi désigner localement un corvidé en breton, de même que le mot chouette en français.  Le mot français chouant, chat-huant et le mot gascon (oil d'origine) chavan (fr. hibou) dérivent tous de kauannos.Pour désigner de manière générique un strygidé,   l'irlandais a recours à des syntagmes pouvant se traduire littéralement par sorcière de nuit (cailleach oiche, également en gaélique d'Ecosse) et tête de chat (ceann cait, spécifiquement pour le grand duc et le moyen duc, cf. chat-huant en français et gat-hum en gascon). L'irlandais utilise aussi un terme générique propre: ulchabhán qui peut-être compris comme "barbe blanche" (ulcha bhán) en irlandais contemporain mais on peut se demander  s'il ne pourrait pas plutôt représenter un dérivé de cauannos en composition (ul (?) + c(h)abhán) , similaire au mot du gallois ancien tyllhuan (id.). Il est possible que "kauannos" ait fini par supplanter "kauos" en P-celtique à cause de l'homonymie de ce dernier avec un autre mot "kauos", qui signifie creux, cognat du mot latin cavus (gascon cau, cava) (cf. X. Delamarre pour l'existence de ce deuxième mot "kauos" et de ses descendants en langues néoceltiques). C'est mon hypothèse.

Il n'est pas impossible que la relation entre kauannos et notre mot kauos (latinisé en cauus) soit du même type  que celle observée en gascon entre les mots arland (arlàn) et arlòt. Arland  (fr. pillard, brigand) vient du verbe arlar (arlà) = ravager, à l'origine par les mites, mite se dit arla (EGF arle) en gascon.  Arlòt (pillard, brigand, mais aussi maquereau, homme de mauvaise vie) est un substantif dérivé par affixation masculinisante de arla: mite. Donc on a un doublon synonyme, l'un construit à partir du verbe arlar, l'autre à partir du substantif arla. Seul arlòt s'est exporté dans les autres langues romanes et aussi en anglais (harlot). De manière intéressante, la forme anglaise présente l'h de soutien, ce qui suggère un emprunt direct au gascon oral (cf. le mot basque har qui veut dire ver; (h)arla  viendrait de (h)ar   la(n)a, lit . ver  laine). Je pense que les pillards à l'origine du mot étaient gascons (vascones en latin), comme le mot.


Mais revenons à nos moutons, pardon, à nos volatiles nocturnes. De la même façon que les basques ont hérité du celtique leur mot pour dire chouette, "kaheka" en basque (celtique kauekka, oc. cavèca, fr. chevêche, irlandais caòg, gaélique écossais cathaig), le mot basque gauhontz, var. dial. gauhüntz, gauhuntz, qui signifie hibou, pourrait être vraisemblablement hérité de ce mot celtique kauos, soit directement à partir du celtique ancien, soit via le gascon gahús.  Dans cette hypothèse, l'h de gauhontz serait, comme celui de gahús, une consonne de soutien pour maintenir le mot, de grande valeur onomatopéïque, à l'état bisyllabique. En basque, ce mot gauhontz sonne comme un mot composé, le premier évocant la nuit (qui se dit "gau, gaue" en basque), la signification du second pouvant être alors assimilée à celle d'un oiseau. En fait, en basque, le mot "simple" hontz (var. dial. huntz, hüntz), probablement emprunté à, ou plutôt dérivé de gauhontz (var. dial. gauhuntz, gauhüntz),  peut être utilisé à la place de ce dernier pour dire hibou.  Cette décomposition d'un vrai faux mot composé "gau-huntz" (le "huntz" de la nuit, le hibou de la nuit) dans la langue indigène, trouve son équivalent en roman avec le mot non-lexical "hus", provenant de gahús, calcant ainsi le mot basque huntz ou hüntz qui signifie hibou respectivement en navarrolaboudin et en soulétin. En roman, "hus" désigne un volatile nocturne, ou plus exactement, entre dans la composition de mots designant un volatile nocturne de manière générique, rapace ou chauve-souris. Par exemple:  tinha-hus (graphié tinhahús par Per Noste, tignehùs par Palay, tigne-hus par Camelat et Mistral) signifie chauve-souris en gascon. Ce mot ressemble à un syntagme lit.  teigne-hibou, teigne-oiseau . On retrouve cette association de la teigne et de l'oiseau de manière très claire dans un autre mot composé synonyme et linguistiquement  plus orthodoxe pour le romaniste:  en luchonais, pour dire "chauve-souris", on dit "tinhaudèra" (pour tinha- audèra):

Et fèbble crit des tinhaudères
Pedj aire gris mès haut que ba !
(B. Sarrieu, Memorio, Mars 1898).

(Eth fèble crit des tinhaudères
Peth aire gris mès haut que va!)

Le cri ténu des chauves-souris
 Dans l'air gris monte plus haut!

Ce mot "tinhaudèra" est composé de tinha (teigne) et d'audèth (oiseau),  le tout féminisé.  On retrouve un syntagme de construction semblable avec le mot gascon tumahús (représentant, selon moi, tumar-hus), qui signifie taciturne. Ce mot désignait probablement la chauve-souris à l'origine, par tumar-hus je peux comprendre littéralement volatile nocture qui "tume", c'est-à-dire qui cogne de la tête (la chauve-souris qui s'introduit par accident dans une pièce cherche à sortir par la fenêtre et se cogne contre la vitre). Le mot tinha-hus lui-même peut servir à désigner une personne taciturne, voire un sournois (Palay) . En catalan, on trouve une autre construction syntagmique analogue, "gamarús" qui désigne, cette fois-ci,  la chouette hulotte. Selon moi, ce mot catalan  "gamarús" représente en fait "*gamar-hús": lit. oiseau nocturne, hibou ("hus") qui"gama", c'est à-dire qui apporte le "gam", la maladie du bétail. Cette construction est, de fait, typiquement gasconne. On sait que les gascons ont constitué une ethnie importante en Catalogne. Ils y ont en particulier remplacé les Morisques  (les Musulmans, expulsés sur décret en 1609)  pour le travail de la terre, l'élevage et le pastoralisme, occupations dédaignées par  les Catalans qui les jugeaient indignes et les réservaient aux minorités ethniques, à l'instar des Espagnols de l'époque.  Du gascon, le catalan de la Principauté (et du Nord) en garde d'importantes traces linguistiques. Ce mot gamarús est strictement du catalan de Catalogne, il est étranger aux Baléares et au Pays Valencien, comme beaucoup d'autres mots ou expressions catalans d'origine gasconne, comme, par exemple, le mot gaús lui-même, ninoi d'où noi, gojat, Déu n'hi do, galleda, peut-être aussi "coma" au sens pyrénéen du terme (estive d'altitude sans précipice) et probablement gallorsa (paturage communal servant d'estive, du gascon galihòrsa) etc, etc.

Le mot français chauve-souris nous renvoie à notre mot supposément celtique "kàua" (hibou, chouette), qui a donné en français "chauve" (cf. CNRTL, et en gascon cauva dans soritz-cauva, c'est à dire ici un mot qui a pour concept un volatile nocturne. Au fond, "chauve" et en  gascon "cauva" représentent l'équivalent sémantique du "mot" gascon hus (cf. le mot basque huntz = hibou).   La chauve-souris, ça ne veut pas dire la souris qui n'a pas de cheveux mais c'est le "hibou- souris" ou la "chouette-souris", appelée ainsi parce que c'est un volatile nocture (chauve = chouette) à l'allure de souris.

Je constate avec satisfaction que le CNTRL a fini par adopter cette hypothèse que j'avais exprimée il y a déjà quelques années, en gascon et dans ce blog, à propos de la relation étymologique et sémantique entre la chauve de chauve-souris et la chouette, à une époque où l'on ne donnait que le sens hérité du francique au mot chauve (corneille), y compris sur le site du CNTRL .  Comme quoi étudier le gascon peut aider à faire progresser la philologie française, même quand on n'est pas linguiste "professionel".  Et contribuer à faire progresser la connaissance et la compréhension de "l'Anar deu Monde"  n'est pas la moindre des satisfactions de l'auteur de ce blog.