dissabte, 9 de febrer de 2019

Ar(r)ian, ar(r)ianglo = fr. vautour. Étymologie: eri- (= aigle) affixé (-anu) et en composition (-aquilu)

Dans un post précédent, nous avions relié les mots basques kaheka (chouette) et gauhontz (hibou) à l'etimon indoeuropéen *kaw representé en celtique et en roman par les mots  *kawos (cauus, oc. còis, caús; gascon: guèhus, gahús, catalan: gaús etc. = hibou, chouette), kawa (caua, a.fr. choue = chouette, corneille, choucas; esp. chova = corvidé genre chocard), kauannos (cauannus, chat-huant , breton kauann, kauenn etc), kauekka (caueca, òc cavèca, gasc; gavèca, fr. chevêche irl. caóg, gael écos. cathàig= chouette, hibou; gallois cauci= choucas des tours) et kauetta (cauetta, fr. chouette) qui désignent des rapaces nocturnes et des corvidés.

Aujourd'hui je vous propose de nous intéresser à une série de mots haut-commingeois et aranais qui désignent le vautour: arrian (attention: n vélaire, pron. "arriang") var. arian, arianglo (var. arrianglo) et trango. Rohlfs a rapproché ces deux premiers mots avec le mot basque "arrano "qui signifie aigle et a suggéré une dérivation phylogénétique des mots gascons à partir du mot basque. Cette hypothèse n'est pas vraiment satisfaisante dans l'état. On ne voit pas vraiment comment "arrano" aurait pu conduire à "ar(r)ian" e "ar(r)ianglo".  L'hypothèse de Rohlfs ne fut d'ailleurs pas acceptée par Coromines qui nous a proposé une autre piste. Dans le mot ar(r)ianglo le regretté linguiste catalan y voyait une composition de deux mots, l'un d'origine latine "a(n)glo", forme masculine ou masculinisée d'agla (aigle, du latin aquilus/a = marron- fauve, aquila =  l'aigle, c'est-à-dire littéralement la "fauve", la "marron"), l'autre non-latin mais tout de même d'allure indoeuropéenne: "ari-. J'y reviendrai. Dans le Val d'Aran, Coromines a recueilli un troisième mot synonyme des deux autres : trango (Coromines, el parlar de la Vall d'Aran), où il y retrouve le mot ang(l)o en composition. Pour l' élément intial tr ou tra , Coromines a suggeré vultur (vautour)= *vulture aquilu -> trango. Franchement, cette dernière proposition ne me plait guère car elle nous éloignerait trop du chemin phonétique qui conduit du latin vulture au mot botre, butre, buitre (=vautour) en roman et en gascon en particulier. Par contre, je remplacerais volontiers  vultur(e) par "astor(e)" qui a donné estor en gascon, astore-aquilu - est(o)r-ang(l)o - estrango - trango,  cela me parait bien plus cohérent phonétiquement,

Quant au mot qui serait associé à aquil(us/a) dans arianglo, cet enigmatique  'ari', Coromines supposait un mot indo-européen, peut-être le mot gothique "ar" (qui veut dire aigle). Ce n'est pas impossible, mais je serais plutôt tenté d'y voir un descendant du mot  celtique "*er( i)nos"  pour aigle en gaulois; d'ailleurs le mot basque arrano pourrait tout aussi  bien descendre également de ce mot celtique. Ce mot semble pouvoir avoir eu la forme eri- en composition selon l'hypothèse rapportée par  X. Delamarre (Dic. Langue Gauloise) qui nous renseigne avec les syntagmes "eribogios" ="aigle frappeur; "eridubnos" = aigle noir; "erepus", "eripus", "Er(r)iap(p)us" (théonyme, nom de divinité commingeoise, apparaissant sur une vingtaine d'inscriptions votives en bon latin trouvées dans un sanctuaire à Saint-Béat (voir D. Nony, Le dieu Eriapus dévoilé, Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik, Bd43 (1981) pp.243-248,).  Ce théonyme Eriapus (var. Erriapus, Eriappus, selon les inscriptions)  est interprétable par le celtique et se traduirait littéralement par Oeil d'Aigle, que l'on pourrait aussi peut-être traduire moins littéralement par Semblable à l'Aigle cf. X. Delamarre pour les interprétations et les références, voir aussi J.P.  Savignac, Dic. Français-Gaulois, La différence 2014).  Le dieu Eriapus était vénéré par les Convennes (nation celtique d'Aquitaine, ancêtres des Commingeois) mais aussi par les Conserani (mal lu comme "Gomferani") (Couserannais). Eriapus était visiblement un dieu guérisseur, les inscriptions sont toutes des remerciements pour soins rendus, des formules votives. Je cite, comme exemple,  la transcription avec les "Gomferani" (comprendre  Conserani): Erriapo deo Gomferani posuerunt v(otuir.) s(olverunt) l(ibentes) m(erito)).

 Le mot Er(r)ius sous cette forme ou une forme proche- entre dans la formation de noms et sobriquets gaulois et gallo-romains: Errus (de *Eriros, selon Delamarre), Erredius, Errimus, Errimocito ("Qui a la puissance de l'aigle") (X. Delamarre, DicGaul.). Nony suggère que la montagne de "Rié" (en gascon Arrie), au-dessus de St Béat , tire son nom de ce mot  eri- (Nony, 1981, ref. cit.. ).

Ar(r)ianglo (Proto-roman *eri' -aquilu) pourrait donc se traduire mot-à-mot par aigle-aigle mâle (cf. trango) ou peut-être plus simplement "aigle fauve" car aquilus signifiait aussi fauve (la couleur marron) en latin. Cette dernière interprétation fait sens (cf. eridubnos, aigle noir) dans la mesure où les Celtes et les Vascones n'avaient  pas de mot pour désigner spécifiquement la couleur marron fauve (en gaulois ba(d)iolos -fr. bai- designait un cheval bai plutôt que la couleur elle-même). Les basques ont emprunté le mot marroi au roman. Pour dire vautour, le basque dit "sai", vautour fauve se dit sai arrea (lit. vautour gris, vautour sale), on dit aussi populairement "arranobeltz" (lit. aigle noir).

Le deuxième mot arrian  ou arian serait de formation plus simple, forme affixée d'eriu avec -anu (proto-roman: e(r)rianu :qui appartient à l'aigle, l'Aquilin. La construction de *errianu par rapport à *erri- est la même que celle de lugran par rapport à lugre (du celtique lugra = lune). Dans ce dernier cas, les deux mots lugre et lugran sont bien synonymes (astre, oeil au figuré). Le n final d'arrian est vélaire (-ng) comme celui de lugran. Le passage de e(r)ri à a(r)ri n'est pas du tout irrégulière en gascon, l'e et l'a pretoniques se prononçaient vraisemblablement de la même façon en gascon ancien, cf. trebuc vs trabuc, demorar vs damorar etc.

Le fait que ce mot "eri-" soit associé à une divinité a pu favoriser sa conservation par les "Vascones" des bords de Garonne qui ont gardé ou assimilé un certain nombre de mots de la religion des Celtes. Un bon exemple est le mot "taram" qui signifie tonnerre en gascon de notre région (luchonnais et environ), du gaulois Tarannos le dieu de la foudre, ce fait est relevé par X. Delamarre (Dictionnaire de la Langue Gauloise, adresse Tarannos) et relisons aussi ce vers du poète et linguiste luchonnais Bernard Sarrieu, écrit dans un élan très romantique:  L'as aujit, et Taram, lounh, et Taram? (Era perigglado) (L'as-tu entendu, le "Taram", loin, le "Taram"? (L'orage). Il y aussi les mots de la famille de lugre, lugran etc (de Lugra, la "Brillante", nom de la lune en celtique ancien). La liste des celtogasconismes comprend aussi des noms de poissons migrateurs de l'estuaire de la Garonne: colac (alose, lit. "pointu"), creac (esturgeon, lit. "carapacé") et aussi à celui du cachalot: cauerat (anciennement cauerac: lit. "colossal", "gigantesque").  Tous ces étymons celtiques sont propres à la langue gasconne, on ne les retrouve nulle part ailleurs dans la Romania. Il convient de souligner ce point car il est trop souvent ignoré ou passé sous silence. Certes, les Gaulois occupaient des positions périphériques dans l'Aquitaine antique: bord de Garonne, de la Gironde au Val d'Aran et côte du golf de Gascogne, mais ils ont néanmoins laissé des mots spécifiques au gascon, dont certains, comme lugran, se sont répandus bien au delà des Celties de l'Aquitaine antique.


N.B. L'image du vautour est tirée de la wikipedia (Vautour fauve Gyps fulvus).





divendres, 1 de febrer de 2019

A propos du mot gascon "gahús": étymologie et parentés (texte en français).

Le gascon a plusieurs mots pour dire "hibou", l'un des plus populaires est "gahús". On le retrouve en catalan sous la forme "gaús" et en languedocien pyrénéen sous la forme "gabús". La comparaison de toutes ces formes entre elles nous suggère que l' h interne du mot "gahus" n'est pas étymologique, c'est une consonne de soutien (en gascon, "h d'aconòrt") pour garder le mot sous forme bisyllabique. De fait, dans les textes en ancien gascon, le mot a la forme "gaus", il n'y a pas de trace d'h (cf. dic. Raymond-Lespy). Gahús est une variante de gaús, comme sahuc, flahuta et atahut sont des variantes respectivement de saüc, flaüta et ataüt.


 De la même façon que le mot gascon gavèca (chouette) nous renvoie au mot occitan (et aussi gascon) cavèca (id.), il est permis de penser que le mot "ga(h)ús" est une variante gasconne du mot 'caús" qui signifie hibou en occitan (également en gascon: caús, cauús, caiús cf. Palay et Ausèths, F. Beigbeder). Aussi cauuch (cauuth) en gascon de Bordeaux, cf. G. Balloux et F. Beigbeder). En fait le mot gascon existe sous deux formes accentuées différemment: ga(h)ús et guè(h)us. En occitan aussi on retrouve ces deux modes d'accentuation sous les formes "caús" et "còis" (prob. pour càis).

Les mots français chouette et chevèche et le mot occitan cavèca nous pointent tous vers un mot-etimon *kàua dont kàuus pourrait être la fòrme masculine ou masculinisée et les mots *kauetta (fr. chouette)  et *kauekka (qui a donné en roman: cavèca, gavèca, chevèche, chavèca etc , et, indirectement en aragonais: babieca; en gasc. shibèca, en cat. xibeca etc) sont des dérivés par affixation. Ce mot *kàua est homonyme et cognat d'un mot francique kàua  qui designait un autre oiseau criard, la corneille ou le choucas. En fr. régional chauve (de *kawa) peut désigner le choucas, en néerlandais "kauw"  signifie choucas, de même le mot gascon cava, de même étymologie. Le gascon a aussi toute une série de mots adaptés de la langue d'oil  pour désigner le choucas des tours (Corvus monedula)- espèce ne nichant pas dans le trangle aquitain: chauga, chaude etc - du mot d'oil chauwe, chauve. De même, le castillan utilise le mot chova qui vient de notre mot de l'ancien français choue pour désigner le chocard à bec jaune (Pyrrhocorax graculus), espèce montagnarde strictement cantabropyrenéenne en Espagne, de la Galice à la Catalogne. Mais, dans notre cas, le mot désigne bien un rapace nocturne, comme en allemand, d'ailleurs, puisque Kauz signifie hibou en allemand (synonyme de Eule). La conservation de l'état bisillabique de cauus, tout-à-fait anormale, je l'explique par la valeur onomatopéique du mot dans cet état, qui évoque un cri de rapace.

D'où peut venir ce mot càuus?  Alan Ward dans "A checklist of Proto-celtic Lexical Items" y fait figurer *kawa (adresse kawã = "owl", c'est-à-dire n'importe quel rapace nocture de la famille des strygidés- chouette ou hibou)  en même temps que kawannos ou cauannos qui en dériverait. En fait, Ward se base sur le mot de l'ancien français "choue" (dont chouette est une forme diminutive) pour en déduire l'étimon *kawa.  Nous savons effectivement qu'en ancien français, choe (var. choue, chue, cauwe, chauwe  etc ) pouvait signifier indifféremment  chouette et choucas (cf. le dic. Godefroy d'ancien français) et l'on suppose (peut-être à tort) que la signification de choucas ou corneille, corvidé en tout cas, nous vient du francique.  Nous savons (par des écrits latins) qu'en gaulois, le hibou se disait cauànnos (mot latinisé en cauànnus) (cf. par exemple, X. Delamarre Dic. Langue Gauloise, adresse cauannos, voir aussi les dictionnaires de protoceltique). Par analogie avec kauekka, kauetta, de *kaua (fr. choue, chauwe, chauve), ce mot cauànnos pourrait représenter un derivé affixé de kàuos (peut-être une forme dérivée de *kawamos, le criardissime? cf. andecaui; ou un dérivé verbal: le criant, celui qui crie?). Nous pouvons, avec des arguments solides, postuler qu'un mot *kauos  existait bien en celtique ancien. On le trouve en effet dans la composition de toponymes gaulois et, toujours en composition, dans les noms de plusieurs nations gauloises (cf X. Delamarre, DicGaul. adresse cauo-? p. 111.).  Je citerai, par exemple la nation des "Andecaui", (ande - caui) qui ont donné leur nom à l'Anjou et à la ville d'Angers, on a aussi les "Bursocaui", etc. C'était aussi un nom de personne en Gaule, romanisé en Cauus (fem. Cauua, var. Caius, Caia v. Delamarre). La seule chose qui est hypothètique, c'est la signification de ce mot kawos en gaulois. Je suppose, sans preuve, qu'il signifiait "hurleur", criard et s'appliquait pour désigner des oiseaux bruyants et inquiétants comme le hibou voire aussi la corneille et que c'est ce mot celtique qui est à l'origine de notre mot occitan cauús et de l'allemand Kauz. Ande- est une particule augmentative en gaulois, correspondant à notre très, fort.  Andecaui pourrait signifier les très criards, les très hurleurs ( plutôt que les très creux, d'un autre mot kawos, cognat deu latin cavus, gascon cau; les "très-creux", ce n'est pas franchement valorisant pour des guerriers gaulois.) A la base on aurait la racine indoeuropéenne kaw qui évoque un cri strident (plutôt d'animal, oiseau, chien), kawos serait au sens premier "criard",ou "hurleur" "celui qui crie" voir, à ce propos, le dic. de la langue gauloise de X. Delamarre, et aurait servi  à désigner de manière générique des oiseaux au cri inquiétant ou désagréable du type rapace nocturne voire aussi des corvidés.  Toutefois, dans les langues britonniques modernes (P-celtiques), seul "kauannos" a laissé des descendants pour dire "hibou", pas kauos ni kaua, et c'est bien là le problème. En revanche kawa, ou plutot son dérivé péjoratif kawèkka, a laissé des descendants en gaélique (Q-celtique). En irlandais et en gaélique écossais, on trouve les mots cognats caóg et cathaig pour dire chouette (cf. le lexique de proto-celtique d'A. Ward) , ils pourraient être considérés  comme cognats  de "kauèkka (soit en gasc. cavèca / gavèca, fr. chevêche, euskara "kaheka"). On trouve aussi en gallois (P-celtique) un mot apparenté à notre cauèca sous la forme cawci, mais il ne désigne pas le hibou, il désigne un corvidé, le choucas des tours (Corvus graculus), comme kaw en néerlandais, cava et les équivallents dérivés d'oil (ex. chauga de "chauue" etc. ) en gascon. Ce fait pause question sur l'apport sémantique allegué du francique, pourtant généralement admis. Il n'est pas impossible que la double signification hibou- corvidé de "choe, choue" ait été déjà présente avec le mot *kaua (lit. criarde) en celtique. En gallois,  cwan (de kauannos) signifie chouette, en breton kaouenn var. kaouann (id.) désigne un rapace nocturne, hibou ou chouette, de même cowann en cornique. Toutefois, kaouenn peut aussi désigner localement un corvidé en breton, de même que le mot chouette en français.  Le mot français chouant, chat-huant et le mot gascon (oil d'origine) chavan (fr. hibou) dérivent tous de kauannos.Pour désigner de manière générique un strygidé,   l'irlandais a recours à des syntagmes pouvant se traduire littéralement par sorcière de nuit (cailleach oiche, également en gaélique d'Ecosse) et tête de chat (ceann cait, spécifiquement pour le grand duc et le moyen duc, cf. chat-huant en français et gat-hum en gascon). L'irlandais utilise aussi un terme générique propre: ulchabhán qui peut-être compris comme "barbe blanche" (ulcha bhán) en irlandais contemporain mais on peut se demander  s'il ne pourrait pas plutôt représenter un dérivé de cauannos en composition (ul (?) + c(h)abhán) , similaire au mot du gallois ancien tyllhuan (id.). Il est possible que "kauannos" ait fini par supplanter "kauos" en P-celtique à cause de l'homonymie de ce dernier avec un autre mot "kauos", qui signifie creux, cognat du mot latin cavus (gascon cau, cava) (cf. X. Delamarre pour l'existence de ce deuxième mot "kauos" et de ses descendants en langues néoceltiques). C'est mon hypothèse.

Il n'est pas impossible que la relation entre kauannos et notre mot kauos (latinisé en cauus) soit du même type  que celle observée en gascon entre les mots arland (arlàn) et arlòt. Arland  (fr. pillard, brigand) vient du verbe arlar (arlà) = ravager, à l'origine par les mites, mite se dit arla (EGF arle) en gascon.  Arlòt (pillard, brigand, mais aussi maquereau, homme de mauvaise vie) est un substantif dérivé par affixation masculinisante de arla: mite. Donc on a un doublon synonyme, l'un construit à partir du verbe arlar, l'autre à partir du substantif arla. Seul arlòt s'est exporté dans les autres langues romanes et aussi en anglais (harlot). De manière intéressante, la forme anglaise présente l'h de soutien, ce qui suggère un emprunt direct au gascon oral (cf. le mot basque har qui veut dire ver; (h)arla  viendrait de (h)ar   la(n)a, lit . ver  laine). Je pense que les pillards à l'origine du mot étaient gascons (vascones en latin), comme le mot.


Mais revenons à nos moutons, pardon, à nos volatiles nocturnes. De la même façon que les basques ont hérité du celtique leur mot pour dire chouette, "kaheka" en basque (celtique kauekka, oc. cavèca, fr. chevêche, irlandais caòg, gaélique écossais cathaig), le mot basque gauhontz, var. dial. gauhüntz, gauhuntz, qui signifie hibou, pourrait être vraisemblablement hérité de ce mot celtique kauos, soit directement à partir du celtique ancien, soit via le gascon gahús.  Dans cette hypothèse, l'h de gauhontz serait, comme celui de gahús, une consonne de soutien pour maintenir le mot, de grande valeur onomatopéïque, à l'état bisyllabique. En basque, ce mot gauhontz sonne comme un mot composé, le premier évocant la nuit (qui se dit "gau, gaue" en basque), la signification du second pouvant être alors assimilée à celle d'un oiseau. En fait, en basque, le mot "simple" hontz (var. dial. huntz, hüntz), probablement emprunté à, ou plutôt dérivé de gauhontz (var. dial. gauhuntz, gauhüntz),  peut être utilisé à la place de ce dernier pour dire hibou.  Cette décomposition d'un vrai faux mot composé "gau-huntz" (le "huntz" de la nuit, le hibou de la nuit) dans la langue indigène, trouve son équivalent en roman avec le mot non-lexical "hus", provenant de gahús, calcant ainsi le mot basque huntz ou hüntz qui signifie hibou respectivement en navarrolaboudin et en soulétin. En roman, "hus" désigne un volatile nocturne, ou plus exactement, entre dans la composition de mots designant un volatile nocturne de manière générique, rapace ou chauve-souris. Par exemple:  tinha-hus (graphié tinhahús par Per Noste, tignehùs par Palay, tigne-hus par Camelat et Mistral) signifie chauve-souris en gascon. Ce mot ressemble à un syntagme lit.  teigne-hibou, teigne-oiseau . On retrouve cette association de la teigne et de l'oiseau de manière très claire dans un autre mot composé synonyme et linguistiquement  plus orthodoxe pour le romaniste:  en luchonais, pour dire "chauve-souris", on dit "tinhaudèra" (pour tinha- audèra):

Et fèbble crit des tinhaudères
Pedj aire gris mès haut que ba !
(B. Sarrieu, Memorio, Mars 1898).

(Eth fèble crit des tinhaudères
Peth aire gris mès haut que va!)

Le cri ténu des chauves-souris
 Dans l'air gris monte plus haut!

Ce mot "tinhaudèra" est composé de tinha (teigne) et d'audèth (oiseau),  le tout féminisé.  On retrouve un syntagme de construction semblable avec le mot gascon tumahús (représentant, selon moi, tumar-hus), qui signifie taciturne. Ce mot désignait probablement la chauve-souris à l'origine, par tumar-hus je peux comprendre littéralement volatile nocture qui "tume", c'est-à-dire qui cogne de la tête (la chauve-souris qui s'introduit par accident dans une pièce cherche à sortir par la fenêtre et se cogne contre la vitre). Le mot tinha-hus lui-même peut servir à désigner une personne taciturne, voire un sournois (Palay) . En catalan, on trouve une autre construction syntagmique analogue, "gamarús" qui désigne, cette fois-ci,  la chouette hulotte. Selon moi, ce mot catalan  "gamarús" représente en fait "*gamar-hús": lit. oiseau nocturne, hibou ("hus") qui"gama", c'est à-dire qui apporte le "gam", la maladie du bétail. Cette construction est, de fait, typiquement gasconne. On sait que les gascons ont constitué une ethnie importante en Catalogne. Ils y ont en particulier remplacé les Morisques  (les Musulmans, expulsés sur décret en 1609)  pour le travail de la terre, l'élevage et le pastoralisme, occupations dédaignées par  les Catalans qui les jugeaient indignes et les réservaient aux minorités ethniques, à l'instar des Espagnols de l'époque.  Du gascon, le catalan de la Principauté (et du Nord) en garde d'importantes traces linguistiques. Ce mot gamarús est strictement du catalan de Catalogne, il est étranger aux Baléares et au Pays Valencien, comme beaucoup d'autres mots ou expressions catalans d'origine gasconne, comme, par exemple, le mot gaús lui-même, ninoi d'où noi, gojat, Déu n'hi do, galleda, peut-être aussi "coma" au sens pyrénéen du terme (estive d'altitude sans précipice) et probablement gallorsa (paturage communal servant d'estive, du gascon galihòrsa) etc, etc.

Le mot français chauve-souris nous renvoie à notre mot supposément celtique "kàua" (hibou, chouette), qui a donné en français "chauve" (cf. CNRTL, et en gascon cauva dans soritz-cauva, c'est à dire ici un mot qui a pour concept un volatile nocturne. Au fond, "chauve" et en  gascon "cauva" représentent l'équivalent sémantique du "mot" gascon hus (cf. le mot basque huntz = hibou).   La chauve-souris, ça ne veut pas dire la souris qui n'a pas de cheveux mais c'est le "hibou- souris" ou la "chouette-souris", appelée ainsi parce que c'est un volatile nocture (chauve = chouette) à l'allure de souris.

Je constate avec satisfaction que le CNTRL a fini par adopter cette hypothèse que j'avais exprimée il y a déjà quelques années, en gascon et dans ce blog, à propos de la relation étymologique et sémantique entre la chauve de chauve-souris et la chouette, à une époque où l'on ne donnait que le sens hérité du francique au mot chauve (corneille), y compris sur le site du CNTRL .  Comme quoi étudier le gascon peut aider à faire progresser la philologie française, même quand on n'est pas linguiste "professionel".  Et contribuer à faire progresser la connaissance et la compréhension de "l'Anar deu Monde"  n'est pas la moindre des satisfactions de l'auteur de ce blog.

dilluns, 14 de gener de 2019

A propos de la structure de la phrase gasconne

La phrase du gascon occidental a une structure nettement différente de la phrase occitane ou française quand elle inclut une subordonnée, à cause de l'emploi de la particule "que". L'énonciatif l'emporte et on évite la redondance. Tous les exemples ci-dessous sont tirés de "Lou Bartè", petite comédie en quatre actes dont l'auteur est Césaire Daugé (1848-1945). Membre de l'Escole Gastoû Febus, majoral du Félibrige, Daugé fut l'auteur d'une Grammaire Gasconne et d'une abondante littérature en gascon.

Gascon: Que cau dise lou mounde qu'a besouy de ha so.
 Oc. Cal dire que lo monde a besonh de ganar d'argent.
Fr. Il faut dire que les gens ont besoin de gagner de l'argent.

Un autre exemple un peu différent avec dinca (jusqu'à):
Mais la casserole a le temps de bouillir jusquà ce que papa revienne avec le porc qu'il veut acheter. Mes lou toupin qu'a lou temps de bouri dinc'à Papa que tourni dap lou porc qui bo croumpa.


 La combinaison "que non pas" ou "que ne pas" doît être évitée à tout prix, en toute circonstance. Cela peut se faire en oubliant "que":
Be souy jou la hémne malerouse! Que'm tourne pec, cen cops mey pec nou pa lou Cameliroy.
 Je suis donc bien la femme malheureuse! Il me rend folle, cent fois plus folle que le Cameliroy (Cameliroy était le surnom que se donnait un personnage burlesque ayant réellement existé).

Notez que pèc reste masculin dans l'expression gasconne et que Daugé (Aire / Adour) prononce pec et non pèc. On est dans les Landes.

diumenge, 6 de gener de 2019

Baja, baia, bajard, bajòu, bajolar, badina, badia, bahía, baina, baïna: petit estudi etimologic.

Lo diccionari PN  e lo Tot en Gascon que prepausan lo mot baia entà virar lo mot francés baie.  Lo mot qu'ei au TdF devath la fòrma baio. L'etimologia deu mot francés baie n'ei pas tan clara. com ac rapèra lo Sr Sumien en un article deu jornalet, lo mot qu'apareishó peu prumèr còp com a toponime au domeni d'òil (La Baye) e de toponime lo mot que seré vadut substantiu dab la significacion de rada, gofet.

Totun, aqueste mot (se non un omonime) qu'ei tanben occitan, que designa un riu deu Tarn e Garona, un afluent d'Aveiron: la Baja o Baia (en fr. la Baye). L'etimologia admetuda que n'ei  lo mot galés badios var.bodios qui significava jaune, blond (cf. Dictionnaire de la Langue Gauloise X. Delamarre, badios, bodios p. 63). La Baja o Baia qu'ei la jauna, l'arriu jaune. L'oronime que pòt tanben aver la fòrma bo(d)ia: l'arriu "buèges" en Eraut que's disèva boia au sègle X (lit. la "Jauna" , cf. Negre, citat per X. Delamarre), autanplan l'arriu "Buëge" en Hauta Savoia. Lo mot galés qu'entra a la compausicion d'un certan nombres de toponimes, en particular Bayeux, deu nom de la nacion galesa deus Baiocasses, var. Bodiocasses (lit. les "boucles blondes" segon Delamarre),  autanplan Garan(o)bodio a l'origina de Gramboès en Vauclusa. Segon Xavier Delamarre, la fòrma primitiva deu mot qu'èra badios, vadut baiu- en proto-romance.  Lo mot qu'estó manlhevat peu latin com a color de peu especiaument peus chivaus, brun jaunenc o brun roge : badius -> baiu -> -> fr. e catalan bai, e/a, esp. bayo,a. Autanplan en gascon, baget e bajard (brun jaunenc o roge), que representan fòrmas afixadas de bai, baja. Qu'èra tanben un nom de persona: Baius, Baiolus (*Badiolus), d'on derivan en francés e en occitan: Baye, Bayol. En Gascon, lo mot e nom de familha baiet, Bayet (blond, marron clar) qu'a la medisha origina (autanplan en francés ancian bayet, id.).  Dautscòps qu'emplegavan "la baie" o 'baiette' 'bayette' sòrta de teixut de lan dab loquau se hasèn pelhas e draps. En gascon tanben, qu'avem los mots: bajòu, bajòla, bajonet e bajonòt (EGF bayòu, bajòu, bayòle, bajòle, bayounet, bayounòt)  (sòrta de teishut tà troçar lo nenet) e abajolar (mettre dans les langes), bajolar (v.) (que bajòli = fr. je berce ou je lange), probablament per confusion etimologica de ba(d)iolus-a (jaunenc, marron) dab bajulus-bajula= portaire (bajulare = portar sus l'esquia), bajula designant la ninoèra. L'espanhòu e lo catalan qu'an conservat lo mot bayeta, baieta (sòrta de drap), adaptacion d'aquest mot deu francés ancian baiette. Com ac podetz véder, l'etimon celtic badios, badia b'ei estat productiu en romanç!  En gascon qu'avem tanben lo mot baja o baia (baye, bayo) qui significa 1- notícia faussa, 2- malastre. L'etimon aquiu qu'ei debatut. Qu'arretrobam lo mot dab un sens pròishe o similar en d'autas lengas romanicas, en particular italian (baia), francés (baie) e espanhòu (vaya). Que s'ageish probable d'un omonime a priori shens relacion etimologica dab badios, badia;  enqüèra que l'ipotèsi contrària non sia complètament descartadera se consideram la valor simbolica negativa de la color jauna.

En tot cas, lo mot baye qu'existeish plan en francés com a derivat deu mot celtic badios badia (jaune-a) o de la soa version romana badius-a (bai-baja), lo quite mot bai, lo diminutiu bayet (jaunec, maronenc), bayard (= bai), baiette (drap de lan originaument de color jaunenca, puish teixut de lan). N'ei pas impossible lo quite toponime baye a l'origina deu mot francés "baie" (la rada, lo gofet) que vienga de ba(d)ios, ba(d)ia  sia directament sia via lo nom gallo-romanic Baius (o Baia qui n'ei la fòrma germanica).  En aquesta ipotèsi, baye que significaré etimologicament jauna o de Baia (nom de persona) e non pas la " baie". D'alhors aqueste toponime  qu'ei tanben continentau (Baye en Marna, cella baiae au sègle 9), Bay en Hauta-Marna, un aute Bay en Ardenas (Bays, 1189; Baye, 1254), un quatau en Hauta-Saona. Lo toponime s'arretròba devath ua fòrma plurau en Bajas - Bages (Aude, antig. Baiae, sègle 8 ; P.O.), possiblament Bayas (Gironda santongesa), afixat:  Bayac (Dordonha, Bayaco au sègle X), Bayers (Charente, antig. Bayec), Bayon, Bajon shens oblidar Bayona e Bajoneta (Dic. Etym. Dauzat-Rostaing). Com ac podetz véder, ne s'ageish pas d'un toponime especiaument maritime.  Que i pogó aver ua confusion omonimica enter lo nom d'un lòc-dit costèr Baye qui serviva de pòrt e lo mot francés bée (badada, obèrta) e lo mot francés e's pogó préner la significacion actuau de baie, Baye -> La Baye. Que cau remarcar lo toponime qu'ei dejà acompanhat dab un article a la citacion mei antiga, o sia que lo procès de substantivizacion (si aqueste procès estosse cèrt) qu'èra dejà acabat (la Baye: [Ca 1360 Baie nom propre relatif à l'île de Noirmoutier et à la baie de Bourgneuf (FroissartChroniques ds L. LacroixLa Baye de Bretagne, p. 105, cité par M. MetzeltinVox rom., t. 26, p. 266 : le port et hâvre nommés la Baie sont les plus beaux ports de mer de notre pais)]). L'ipotèsi d'un toponime vadut substantiu qu'ei la expausada peu Sr. Sumien (ved. aquiu) en seguir d'auts autors. Totun, l'ipotèsi deu cas invèrse, mei ordinari, qu'ei perfèitament acceptadera, ce'm sembla.  Que podem imaginar qu'estó un substantiu a l'origina d'aqueste toponime "La Baye", d'aquiu l'article, e non l'invèrse. Que s'agiré deu mot qui significa obertura en francés (lo quite mot baie de "la baie vitrée"), deverbau deu vèrbe bailler (obrir, cf. òc  badar, lat. batare). En aquesta dusau ipotèsi, lo mot baye (baie) de La Baye (la baie) qu'ei un mot d'òil qui n'a pas arren a véder dab Baye de baia. Que vieneré deu vèrbe "bailler" (oc. badar).

La familha de bai baja (de badius-a) qu'includeish bajard, bajòu e bajòla (ba(d)iolus -a) e bajolar (que bajòli), per aquesta rason que'm pensi las gràfias baja e baget (EGF, baye, bayet) que serén mei apropriadas que non pas baia e baiet. En seguir lo diccionari PN, Pèir Morà qu'admet baia grafiat atau  entà virar lo mot fr. baie, (dongas, un gallicisme, enqüèra que non atestat enlòc en gascon, totun plan utile), per contra, que marca plan bajard e non baiard. Que sembla voler har derivar baïna de baia (baja) via ua fòrma afixada bagina, totun aqueths mots ne son pas aparentats enter si, ce'm sembla. Tà díser vertat, l'etimologia de baïna, var. baina, n'ei pas tan clara.

 Baïna que hè pensar au mot "badina" qui trobam en catalan, en aragonés e en aranés dab la significacion de clòt d'aiga, lagua (fr. trou d'eau, lagune). L'etimon qu'ei lo mot arabe "batin" qui significa (sòu) inondat (Coromines, cf. badén, DRAE; FEW  V19, p.31, batin). En gascon, lo mot que designa un recipient de metau, un "chaudron qui sert à mettre au frais dans un ruisseau..." (FEW ref. cit) e un "vase pour le lait (transport ou écrémage)" (cf. badine, Palay).  Deu  mot pirenenc badina que poiré aisadament derivar lo mot basco badia per caduda de la n intervocalica. En basco, badia que significa precisament baia (fr. baie).  Lo mot badia (ba-' di-a, mot de tres sillabas) que passè en romanç, que s'arretròba en catalan. Qu'aqueste mot catalan badia posca derivar deu mot francés baie qu'ei ua ipotèsi largament espandida, que la trobaratz en un gran nombre de bons obratges. Personaument, que tròbi aquesta ipotèsi hòrt complicada, filologicament pòc versemblanta. Per contra, l'ipotèsi qui prepausi d'ua derivacion deu mot basco badia a partir deu mot conservat en catalan e aragonés badina (locaument en espanhòu tanben) ne pausa pas nat problèma d'un punt de vista filogenic. Lo mot catalan que seré alavetz l'adaptacion romanica deu quite mot basco badia, un prèst basco en romanç.  Deu quite mot badía que poiré autanplan derivar lo mot espanhòu bahía per la pèrda de la fricativa intersillabica, lhèu  facilitada per l'atraccion deu mot francés baie.
Atau qu'expliqui jo la diferéncia d'accentuacion deu mot bahía vs baie:
(romanç sud-pirenenc) badina (fr. terrain inondé, trou rempli d'eau, lagune) > (basco) badia (fr. baie)> (espanhòu) bahía (fr. baie).

 L'abséncia de la dentau au mot gascon baina, baïna qu'apunta cap a un aute etimon, concrètament  "balneum" via la version indigèna. En basco, banh que s'i ditz "bainu" e en gascon baniu que i designa ua "nappe d'eau endiguée, un bief", cf. Palay.  Lo mot gascon qu'admet las duas accentuacions: baina (au sud, cf. Palay bayne) e baïna (au nòrd) (cf. la toponimia IGN a Hortin (Medòc): la bahine, nom balhat a ua duna). Lo mot gascon baina que poiré proviéner deu basco bainu o d'ua fòrma romanica foneticament pròishe (etimon balneum). Baïna que seré ua derivacion de baina per confusion a causa de l'afixe diminutiu in-ina.