diumenge, 25 d’agost de 2019

Le mot catalan avalot est de formation gasconne (aussi alboroto en espagnol).

Il y a un mot catalan que les historiens qui s'intéressent à l'histoire médiévale de la Catalogne connaissent tous très bien, c'est le mot "avalot" (s.m)., qu'on peut traduire par "manifestation de rue",  "agitation populaire", "soulèvement", "émeute". Le mot remonte au 14ème siècle avec l'épidémie de peste noire et les émeutes ("avalots")  conduisant aux massacres antisémites en Espagne, les juifs étant accusés d'être responsables de l'épidémie et du malheur du monde. L'étymon  d'"avalot" est le mot latin "voluta", mais il n'est pas facile de faire dériver phonétiquement "avalot" de "voluta", aussi Coromines avait-il suggeré une hypothèse un peu différente, une dérivation non pas à partir de "voluta" mais à partir du verbe "volutare". De ce dernier  serait issu le verbe catalan "avalotar" dont "avalot" dériverait à son tour. Cette proposition de dérivation pause toutefois un gros problème car en passant du latin en roman on s'attendrait à ce que le "t" intervocalique du verbe "volutare" se fasse "d". C'est d'ailleurs ce qu'on observe avec le verbe "voludar" en occitan,  en gascon et même en catalan septentrional (roussillonais). Ce verbe "voludar" derive de "volutare" de manière on ne peut plus canonique. Alors comment expliquer la persistance du "t" dans "avalot" et "avalotar"?

La réponse, selon moi, se trouve en gascon.

Le mot latin "voluta" (s.f.) a donné  "baluda" (s.f.)  en gascon. Notons que la prononciation /a/ de la prétonique évite l'homonymie de   "baluda" avec "voluda" (du gascon "voler"). "Baluda" a une variante synonyme "abaluda" (s.f.) (probablement par effet du verbe dérivé de "baluda": "abaludar", l'abaluda = la baluda). Cette variante évite l'homonymie avec "valuda" (de "valer"). Ce substantif "abaluda" est a l'origine de la fòrme masculine synonyme "abalut" (s.m.). C'est la création de ce mot gascon "abalut" qui est à l'origine de ce qui ressemble (faussement) à une conservation du  "t" de "voluta". Faussement, car ce "t" n'est évidemment pas celui de "voluta" qui a bien donné de fait un "d" en gascon (voluta - > baluda) mais le résultat de la reconstruction populaire d'une forme masculine a partir d'abaluda (s.f.) - > abalut (s.m.). C'est de ce mot "abalut"  que dérive probablement le mot abalòt (passé en catalan: avalot) et de ce même mot abalòt vient le verbe "abalotar" qui en a conservé le t (également passé en catalan: avalotar). Le passage d'abalut à abalòt s'est fait par substitution de ce qui est pris pour un affixe (-òt remplaçant -ut). Cette substitution est probablement le fruit d'une commodité adaptative au sein d'une communauté à cheval sur les Pyrénées. On a parlé gascon au sud des Pyrénées, et particulièrement en Catalogne, du fait de l'importance de la communauté gasconne qui s'y était installée, et au Pays Basque où le gascon y était installé localement depuis les origines de langue. En Catalogne comme au Pays Basque, le gascon y était évidemment en interaction orale avec les autres langues. Or, l'affixe gascon -ut est imprononçable pour un Espagnol (non-gascon) contrairement à -òt, -ote, communément utilisés au nord comme au sud de la frontière. On a un autre exemple, très similaire, de ce même phénomène de substitution d'affixe avec le mot gascon caishalut. Cachalut, c'est la forme d'attestation la plus ancienne du mot cachalot, recueillie à St Jean de Luz en 1628 (voir ). Littéralement (lo) caishalut signifie (le) dentu. Caishau ou cachaù - selon votre système graphique- signifie molaire, grosse dent. Caishalut ou cachalùt veut dire qui a de grosses dents -c'est une  caractéristique qui distingue le cachalot des vraies baleines qui ont des fanons en place de dents. Ce mot caishalut est à l'origine de la forme moderne caishalòt (cachalot, St Jean de Luz, 1675), mot gascon devenu international, adopté en français et en espagnol (cachalote) et un très grand nombre d'autres idiomes, de l'ouzbek à l'irlandais en passant par le basque, l'esperanto, etc, pour y désigner notre baleine à dents. On y retrouve là exactement la même modification adaptative:  caishalut - > caishalòt; abalut - > abalòt.  La substitution s'y 'explique pour exactement les mêmes raisons, avec trois siècles d'écart entre ces deux exemples. Notez que la provenance gasconne et la signification du mot cachalut  à l'origine du mot cachalot, quoique très claires pour qui connait le gascon, sont ignorées d'absolument tous les dictionnaires, la faute en incombant à Coromines qui a sauté l'étape "cachalut" de 1628 et celle de "cachalot" de 1675 en prenant comme départ la forme ibérique "cachalote" dont la première attestation ne remonte qu'à 1795 en espagnol et à seulement à 1855 en portugais. Le mot cachalot ne fait pas référence à la grosse tête du cachalot, n'en déplaise à Coromines, mais au fait que le cachalot a des dents et non des fanons.

En gascon, il existe le verbe "arbarotar" et le substantif associé "arbaròt". Je pense que ce verbe "arbarotar"  dérive d'"abalotar", probablement via un plus ancien et hypothétique "*arbalotar", par fausse construction employant  la particule prosthétique d'insistance gasconne ar- , de la même façon qu' "arturar" derive d''"aturar", "argüeitar" d'"agüeitar", "arcuélher" d'"acuélher", "arténher" d'"aténher" etc, etc. Ce procédé, typique du gascon, y est assez commun et ne sous-entend pas nécessairement de glissement sémantique, plutôt juste une variation morphologique allélique. Par exemple, la signification d'arturar n'est pas différente de celle d'aturar, ni celle d'arcuélher n'est différente de celle d'acuélher.  C'est la façon de dire qui change, pas nécessairement le sens.

Le mot gascon "arbaròt" ou son ancêtre hypothétique "*arbalòt" est très probablement à l'origine du mot de l'espagnol ancien "alborote" (confusion en espagnol de la prothèse gasconne ar- avec l'article arabe al), et donc d'alborotar et d'alboroto en espagnol contemporain.

C'est ainsi que j'explique cette persistance anormale du "t" intervocalique de "voluta" dans les mots gascons abalòt e abalotar, arbaròt e arbarotar, catalans avalot, avalotar (et leurs dérivés par substitution du préfixe esvalot, esvalotar) et, en espagnol, arboroto (anciennement arborote) et arborotar. Ce "t" intervocalique est d'origine gasconne et s'explique par ce processus de reconstruction populaire pour donner un correspondant masculin au mot gascon "abaluda" sous la forme d' "abalut". Ces mots "abalut";  "abaluda" et "baluda" sont strictement gascons et, dans mon hypothèse, "abalut" serait  bien l'ancêtre des mots catalans et espagnols  via les dérivés d'abalut  en -òt (abalòt, *arbalòt, arbaròt).  Avalot serait bien un gasconisme (abalòt en gascon) com le sont "arborotar" et "arborote" en espagnol. Tous ces mots dérivent du mot gascon abalut via abalòt et abalotar ou leurs dérivés "préfixés" en ar-.

A l'origine, la signification générale du mot gascon "baluda" var. "abaluda", var. "abalut" était l'enroulement (lat. voluta, cf. français volute) puis  "qui assemble ou fait corps en s'enroulant". Ce mot "baluda" s'applicait en particulier au câble qui s'enroulait autour la perche du paysan pour la fixer à son char. Le char et son câble ayant disparu, seule est restée la perche, et le mot a cessé de désigner le câble  pour désigner la perche elle-même (cf. dans Palay balude, abalude, abalùt). Le concept de l'enroulement a alors été perdu par la langue contemporaine. Toutefois la désignation ancienne du mot baluda s'appliquait bien au câble qu'on enroulait et non à la perche (cf. FEW vol 23 p. 66, câble, balude).   Appliquée à la foule, le mot, sous sa variante en -òt, est venu à désigner  un attroupement, un mouvement convergent de différentes troupes s'assemblant en un point pour n'en faire qu'une  (c'est la défintion du mot gasc. "abalòt", s.m.,  donnée par Palay) puis, par extension, a désigné le phénomène lui-même à l'origine de ces mouvements, c'est-à-dire une une émeute  (c'est le sens donné au mot cat. "avalot",  au gasc. "arbaròt" et à l'esp. "alboroto"). Au 14 eme siècle en Espagne, précisemment en 1391, le point de ralliement de l'"abalòt" c'était le "call", la rue où vivaient les Juifs. Là les maisons juives étaient incendiées et des pauvres gens délogés et massacrés parce que supposés coupables d"être responsables de l'épidémie de peste noire et du malheur des Chrétiens.  Trois cents Juifs furent massacrés lors d'un "avalot" contre le call de Barcelone en août 1391. Cette même année, de nombreux calls furent anéantis en Catalogne comme dans le reste de l'Espagne.

Voilà un nouvel exemple montrant que les mots ne s'arrêtent pas aux frontières décidées arbitrairement par la géopolitique ou par les linguistes. Ils diffusent d'un point à l'autre à l'intérieur de la Romania, faisant même parfois des allers-retours  comme on l'a déjà vu avec le mot breton morc'hast var. morc'hach (requin, squale lit. chienne de mer) passé en roman (gallo) sous la forme (la) marache -  >  en gascon lanusquet;  (le) marrashe (s.f.) -   > esp. ancien  (el) marraxo (s.m., à cause de la forme de l'article "le" du gascon lanusquet confondu avec un article masculin); - > esp. (el) marrajo  (x (sh) - > jota à partir du 17eme s.);  astur-leonais et galaico.-port. (el/o) marracho; cat. (el) marraix, euskara marratxo. L'espagnol marrajo a redonné en catalan  marraco (monstre effrayant les enfants), oc. marraco; tandis que le mot espagnol la marraja ( en fr. la rusée en mauvaise part, la perfide) a donné en gascon la marraca (toile d'araignée). Le mot a donc fait un voyage aller-retour entre Gascogne et Espagne.

Ce qu'il faut retenir, je crois, c'est que les mots n'ont pas vraiment de nationalité. Par contre,  ils ont une utilité et quand ils plaisent, ils diffusent grace aux gents qui ont une certaine compétence linguistique  (du fait de leur migration, du contact commercial ou qu'ils vivent en zones plurilingues) et qui les utilisent. Au fur et à mesure du voyage et du temps, le sens peut évoluer. De la signification initiale de squale en breton, gallo et en gascon  on passe à celles de squale et de perfide en espagnol (marrajo -a) et de celle de requin ou perfide on passe à celle de monstre qui fait peur aux enfants en catalan (marraco) et à celle de toile d'araignée en gascon (marraca cf. Palay, marraque). De squale à toile d'araignée, le chemin sémantique semble improbable et pourtant, il est bien là.