dilluns, 5 d’abril de 2021

Un étymon pour neste (en français). Une berle latine!!!!

 Le mot gascon pyrénéen (essentiellement Bigorre et Quatre Vallées) neste (gasc. nèste, nèsto, nèsta en graphie alib.) qui désigne une rivière ou un torrent est un mot pour lequel on n'a pas d'étymon. Alors on dit "mot d'origine pré-latine" ou "pré-romane". Le problème c'est que l'on ne l'explique ni par le basque (pas de neste ni de gave en basque, a écrit en substance  Orpustan) ni par le celtique. Il n'y a donc pas vraiment de raison que l'étymon soit pré-latin plutôt que latin. 


Le gaulois a passé au latin le mot berula qui désignait le cresson de rivière qu'on appelle aussi cresson médicinal en raison de ses qualités thérapeutiques. L'attestation la plus ancienne de ce mot latin est bordelaise (Marcellus de Bordeaux, de Medicamentis liber, 36-51 cf. X. Delamarre, Dic. Gaulois). En français et en occitan  le mot "berula" a évolué respectivement en "berle" et "berla", ce mot dans chacune de ses langues désigne une plante faussement assimilée au cresson, la berle, qui est d'ailleurs appelée communément cresson sauvage en français, "crechoû saubadgę" chez Palay. La Berle (de berula) est aussi le nom de plusieurs cours d'eau dont un en Bourgogne et un autre en Gascogne, au Médoc. Et de manière intéressante, en gascon, la signification "cresson" ou "berle" du mot a été perdue, je ne l'ai trouvée dans aucun dictionnaire.  En revanche le mot a subsisté comme hydronyme en gascon des Landes et du Médoc: la bèrle  (Palay) ou bèrla (graphie Alib.), c'est une  prairie inondée, une prairie marécageuse (Palay). L'ouverture de la vocale tonique, à première vue anormale, ne l'est pas vraiment compte tenu que le mot est landais. 

Cette observation, qui est celle d'un honnête homme, m' a amené à poser la question d'une relation étymologique possible entre nasturtĭum - l'équivalent de berula en latin classique, fr. cresson médicinal et le mot "neste". Ce dernier pourrait parfaitement dériver de nasturtium via un procédé de dérivation régressive du type sablon -> sable.  

nasturcĭum" var. "nasturtĭum" -> gasc.   *nestós --- > gasc.  nèsta par dérivation regressive 
Sur l'ancienne prononciation gasconne du type schwa pour l' "a"  prétonique susceptible de donner un "e" dans la langue moderne, cf. segrat (< sacratu), shegrin (< fr. chagrin), reson, seson en concurrence avec rason, seson etc. Dans la langue ancienne, segremen est en concurrence avec segramen (< sacramentu-). Et aussi les formes du futur des vèrbes du premier groupe  indiquent que la prononciation du a prétonique peut être fluctuante: canterèi (prédominante), en concurrence avec cantarèi et même encore cantərèi dans la langue contemporaine (cf. ALG). Il  est donc possible que nasturcium ait pu dériver indifferemment en "nestòs" et "nastós" selon les caractéristiques phonétiques des parlers concernés. Nastós  a dérivé en naston, par changement d'"affixe", peut-être sous l'influence de creishon.  
EDIT 6 avril 2021:  Le TdF rapporte d'ailleurs  les formes "nestou"  et "nestoun", comme variantes de nastou (fr. cresson), ce qui confirme bien que l' a prétonique de notre mot latin peut tout-à-fait conduire à "e" en occitano-roman. 

nasturcĭum" var. "nasturtĭum" ->.   *nestós --- >   neston. 

Le mot nestós, de nasturcĭum" ou "nasturtĭum",  signifiait au départ cresson de rivière exactement comme berle. Cela devait être probablement le nom de la Neste elle-même à Nistos, comme est la Berle le nom de rivières en Gironde et en Bourgogne. La significacion de cresson qu'avait le mot nestós avait été complètement perdue, le mot ayant été remplacé dans le lexique par d'autres mots ou  formes comme creishon, naston, etc, selon les endroits. Or le mot nestós sonne comme un dérivé affixé du type vergonhós etc.  L'analogie explique la dérivation regressive nestós -> nèsta  en donnant le sens de rivière à ce nouveau mot. 

EDIT 5 avril 2021 Cette dérivation que je postule *nestós -> nesta en rappelle une autre en gascon: gària (s.f., femelle du héron), cf. Palay gàrye. De même, à Bayonne gàrie (s.m.) signifie goéland. On a là deux beaux exemples de dérivation régressive à partir du mot "gariòu" qui sert à nommer le héron et diverses espèces d'oiseaux aquatiques (étymon gallus). Cette désaffixation a permis d'ajouter deux nouveaux mots au lexique gascon. 

Cette forme locale *nestós est probablement aussi à l'origine du toponyme Nistos qui est de toute première attestation très tardive (18ème). Cette ouverture du o tonique (Nistòs), anormale, se retrouve dans un autre toponyme: Medòc (mĕdŭlĭcus). Elle pourrait provenir d'une dérive francophone de la prononciation du toponyme écrit à la mode médiévale (Nistos, Medoc). 

Donc, avec cette hypothèse étymologique, le latin devient la seule langue connue susceptible de donner un étymon au mot pyrénéen neste.  

Cette dérivation est-elle impossible selon les règles de la linguistique gasconne ? Je ne le crois pas du tout, bien au contraire, et les linguistes me corrigeront si je me trompe. Si cette dérivation  n'est pas impossible, alors il n'y a pas de raison de refuser cette étymologie, en absence d'alternative à partir du basque et du proto-celtique. On peut toujours y rajouter un "peut-être" ou un "probablement" selon ses convictions mais "à exclure", non. Evidemment, cette hypothèse est beaucoup moins romantique que celle qui se baserait sur l'étymon inconnu d'une langue préhistorique disparue, mais je la trouve tout de même beaucoup plus solide.

Sur l'étymologie du mot pyrénéen gave (canālis), voyez (en gascon) ou même (en français).

PS: Si quelqu'un peut me renseigner sur l'année de la première attestation du mot neste, je serais interessé. Il ne figure pas dans le volume 2 du DAG, contrairement à gave, largement cité.